Livre 1Les fondamentaux

Le sel dans le pain est-il vraiment nécessaire à sa fabrication, ou juste pour le goût ?

Farine, eau, levure, sel. Sur les quatre ingrédients d'un pain, le sel est celui dont on suppose qu'il ne sert qu'à l'assaisonnement. C'est en réalité celui qui contrôle la fermentation et tient la pâte — et c'est pour cela qu'il est si difficile à retirer.

Un rôle qui dépasse largement la question du goût

Dans une recette de pain, le sel représente environ 1,8 à 2,2 % du poids de la farine. C'est très peu : une vingtaine de grammes pour un kilo de farine. Pourtant, aucun boulanger ne considère cet ingrédient comme secondaire, et l'oubli du sel est l'une des erreurs les plus visibles en fournil — non pas parce que le pain serait fade, mais parce qu'il ne ressemble plus à un pain.

La panification est un processus biologique et physique. D'un côté, des levures et des bactéries transforment les sucres de la farine en gaz carbonique et en composés aromatiques. De l'autre, les protéines de la farine forment un réseau élastique, le gluten, qui doit être assez souple pour se déformer et assez résistant pour retenir ce gaz. Le sel intervient dans ces deux dimensions simultanément.

Il agit également sur l'eau. Le chlorure de sodium est fortement hydrophile : dissous dans la pâte, il retient une partie de l'eau, ce qui modifie la façon dont l'hydratation se répartit entre l'amidon et les protéines. Une pâte salée est plus ferme et moins collante qu'une pâte non salée à hydratation identique — une différence que n'importe qui perçoit immédiatement en la manipulant.

Il joue enfin sur la couleur et la conservation. En ralentissant la consommation des sucres par la levure, le sel laisse davantage de sucres résiduels disponibles au moment de la cuisson, ce qui alimente les réactions de brunissement responsables de la croûte dorée. Et son caractère hygroscopique freine le dessèchement de la mie dans les heures qui suivent.

Le goût, bien sûr, compte aussi — mais pas seulement comme une saveur ajoutée. Le sel agit comme exhausteur : il abaisse la perception de l'amertume et met en valeur les arômes issus de la fermentation. Un pain sans sel ne paraît pas seulement moins salé, il paraît vide, parce que tout ce que la fermentation a produit devient beaucoup plus difficile à percevoir.

Le contrôle de la fermentation

C'est le rôle le plus déterminant. Les levures sont des organismes vivants, et le sel exerce sur elles une pression osmotique : il attire l'eau hors des cellules, ce qui ralentit leur métabolisme. Ce n'est pas un poison à ces concentrations, c'est un frein — et un frein est exactement ce dont on a besoin.

Sans ce frein, la fermentation s'emballe. La levure consomme rapidement les sucres disponibles, produit une grande quantité de gaz d'un coup, la pâte gonfle vite puis retombe une fois les sucres épuisés et le réseau de gluten sursollicité. Le boulanger perd la maîtrise du timing : la pâte est prête trop tôt, elle sur-fermente pendant l'attente, et le pain enfourné manque de poussée au four.

Ce ralentissement a un second bénéfice, plus subtil : il allonge la durée de la fermentation. Or ce sont les fermentations longues qui produisent les arômes intéressants. Les levures et les bactéries lactiques génèrent progressivement des alcools, des esters et des acides organiques qui donnent au pain sa complexité aromatique. Une fermentation courte et violente produit du gaz, pas du goût.

Le sel régule enfin l'équilibre entre les micro-organismes présents, ce qui compte particulièrement en panification au levain, où cohabitent levures sauvages et bactéries lactiques. Il modère l'activité bactérienne et évite une acidification excessive qui rendrait le pain agressif en bouche et fragiliserait le gluten.

✏️ C'est aussi pour cela que les boulangers évitent de mettre le sel en contact direct avec la levure au moment du pétrissage : à concentration locale élevée, l'effet osmotique est bien plus brutal et peut endommager une partie des cellules. On l'incorpore généralement après un premier mélange farine-eau.

Le renforcement du réseau de gluten

Le gluten se forme quand deux familles de protéines de la farine, les gliadines et les gluténines, s'associent au contact de l'eau et sous l'action mécanique du pétrissage. Les gliadines apportent l'extensibilité, les gluténines la ténacité. Le réseau obtenu doit être capable de s'étirer sans se rompre pour emprisonner les bulles de gaz — c'est littéralement ce qui fait la différence entre un pain et une galette.

Le sel intervient sur ce réseau par un mécanisme électrostatique. Les protéines portent des charges électriques qui les font se repousser mutuellement. Les ions sodium et chlorure viennent écranter partiellement ces charges, réduisant la répulsion et permettant aux chaînes protéiques de se rapprocher et de créer davantage de liaisons entre elles. Le réseau devient plus dense, plus tenace, plus élastique.

Le résultat est très concret : une pâte salée se tient mieux, colle moins aux mains, garde sa forme lors du façonnage et supporte mieux les manipulations. Une pâte sans sel s'affaisse, s'étale, adhère au plan de travail et devient difficile à travailler à la main comme au pétrin.

Cette meilleure tenue se traduit directement dans le pain fini. Un réseau solide retient le gaz plus longtemps, ce qui permet une bonne poussée au four et une mie régulière et alvéolée. Un réseau faible laisse échapper le gaz, produisant un pain plat, à mie dense et serrée. Le sel a par ailleurs un léger effet inhibiteur sur certaines enzymes de la farine qui dégradent les protéines, ce qui protège le réseau pendant les fermentations longues.

Peut-on vraiment faire du pain sans sel

Techniquement, oui — et il en existe même une tradition ancienne. Le pain toscan est traditionnellement fabriqué sans sel, pour des raisons historiques liées à la fiscalité du sel, et il est parfaitement adapté à sa cuisine d'origine : on le mange avec des charcuteries, des fromages et des sauces qui apportent l'assaisonnement. Le pain sans sel existe aussi en boulangerie française, essentiellement pour les personnes suivant un régime hyposodé prescrit médicalement.

Mais le résultat est franchement différent, et il faut adapter toute la méthode. La fermentation devient plus rapide et beaucoup moins prévisible : le boulanger doit réduire la dose de levure, baisser la température de l'eau, raccourcir les temps de repos et surveiller la pâte de bien plus près. La marge d'erreur se réduit considérablement.

  • Une pâte plus collante et plus molle, difficile à façonner.
  • Une fermentation accélérée et irrégulière, avec un risque de sur-fermentation.
  • Un volume final souvent inférieur et une mie plus dense.
  • Une croûte plus pâle, la levure ayant consommé les sucres disponibles au brunissement.
  • Un goût plat, où les arômes de fermentation ressortent mal.
  • Un pain qui sèche et rassit plus vite.

Réduire fortement le sel plutôt que le supprimer est donc l'approche retenue par la filière. En France, un accord de la filière boulangerie a conduit à abaisser progressivement la teneur cible du pain courant, avec un objectif situé autour de 1,4 gramme de sel pour 100 grammes de pain. La réduction est menée par paliers, précisément parce qu'une baisse brutale se voit dans le produit — et parce que la perception du salé s'adapte progressivement chez le consommateur.

Le lien avec l'apport en sel dans l'alimentation quotidienne

Il y a une raison sérieuse à cet effort de réduction : le pain est, en France, l'une des toutes premières sources de sel de l'alimentation, souvent créditée de l'ordre de 20 à 25 % des apports selon les enquêtes. Non pas parce qu'il serait particulièrement salé — une chips l'est bien davantage — mais parce qu'il est consommé quotidiennement et en quantité par une grande partie de la population.

Concrètement, 100 grammes de baguette apportent environ 1,4 gramme de sel. Une demi-baguette dans la journée représente donc autour de 1,7 gramme, soit déjà un tiers du repère de 5 grammes par jour recommandé pour un adulte. À cela s'ajoutent le fromage, la charcuterie, les plats préparés et les soupes — d'où le constat que la majorité de la population française dépasse ce repère.

Cela ne fait pas du pain un aliment à éviter, et notre article général sur le sel détaille pourquoi le sujet mérite d'être abordé sans excès inverse. Le levier le plus efficace n'est pas de supprimer le pain, mais de réduire les sources de sel les plus concentrées et les moins utiles, tout en soutenant la baisse progressive de la teneur en sel du pain — un chantier qui, on l'a vu, est techniquement délicat.

Ce qu'on peut retenir

Le sel du pain n'est pas un simple assaisonnement. Il freine l'activité des levures, ce qui permet une fermentation lente, maîtrisée et aromatique ; il renforce le réseau de gluten en réduisant la répulsion entre les protéines, ce qui donne une pâte qui se tient et une mie alvéolée ; il retient l'eau, colore la croûte et ralentit le rassissement.

On peut faire du pain sans sel — la tradition toscane le prouve — mais au prix d'une méthode entièrement adaptée et d'un résultat différent : pâte collante, fermentation imprévisible, volume moindre, croûte pâle, goût plat. C'est pourquoi la filière réduit la teneur par paliers plutôt que brutalement, alors même que le pain reste l'une des principales sources de sel de l'alimentation française.

Écrit par Clémence, diététicienne-nutritionniste. Cet article a une visée informative et ne remplace pas un conseil personnalisé.

Écrit par Clémence, diététicienne-nutritionniste, co-autrice du Cahier de Vacances Nutrition. En savoir plus

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