Livre 2 — Le corps, mode d'emploi
Pourquoi ai-je plus faim les jours de pluie que les jours ensoleillés ?
Il pleut depuis le matin, on n'a rien fait de particulier, et pourtant l'idée d'un gratin ou d'un carré de chocolat s'impose. L'observation est très partagée, et plusieurs mécanismes bien identifiés se combinent pour l'expliquer.
Le rôle possible de la luminosité sur certains mécanismes hormonaux
La lumière est le principal synchroniseur de notre horloge biologique. Elle est captée par des cellules spécialisées de la rétine, distinctes de celles de la vision, qui transmettent l'information à une petite structure du cerveau, le noyau suprachiasmatique. Ce chef d'orchestre règle ensuite la sécrétion de nombreuses hormones sur un cycle d'environ vingt-quatre heures.
L'écart de luminosité entre un jour ensoleillé et un jour de pluie est bien plus grand qu'on ne l'imagine. En extérieur, plein soleil, on mesure couramment 50 000 à 100 000 lux. Sous un ciel très couvert, on tombe autour de 1 000 à 5 000 lux. Et à l'intérieur, près d'une fenêtre par temps gris, on descend parfois sous les 300 lux — soit plusieurs centaines de fois moins qu'à l'extérieur au soleil.
Deux médiateurs sont particulièrement concernés. La mélatonine, dont la sécrétion est freinée par la lumière vive, peut rester à un niveau légèrement plus élevé en journée quand la luminosité est faible, avec une sensation de somnolence diffuse. La sérotonine, impliquée dans la régulation de l'humeur et dans le rassasiement, tend à l'inverse à augmenter avec l'exposition lumineuse.
Cette dernière piste est intéressante car elle éclaire un phénomène connu : la préférence pour les glucides en cas d'humeur basse. Un repas riche en glucides favorise indirectement le passage du tryptophane vers le cerveau, précurseur de la sérotonine. Le mécanisme est documenté et sert d'hypothèse principale pour expliquer les envies de sucre et de féculents observées dans la dépression saisonnière, forme reconnue de trouble de l'humeur lié au manque de lumière hivernale.
Il faut rester honnête sur la portée de ces mécanismes. Ils sont solidement établis à l'échelle des saisons, beaucoup moins à celle d'une seule journée pluvieuse. Un jour de pluie isolé n'a probablement pas d'effet hormonal massif ; la luminosité est plutôt un facteur parmi plusieurs, dont le poids augmente quand la période grise se prolonge.
Une activité physique généralement réduite les jours de pluie
Le facteur le plus concret est comportemental : quand il pleut, on bouge moins. Le trajet à pied devient un trajet en voiture, la sortie du midi est annulée, la promenade du soir aussi, la séance de sport en extérieur est reportée. Les données d'accéléromètres montrent régulièrement une baisse mesurable du nombre de pas les jours de pluie, souvent de l'ordre de 15 à 25 %.
On s'attendrait à ce qu'une dépense réduite s'accompagne mécaniquement d'un appétit réduit. C'est parfois le cas, mais pas toujours — et c'est là que le paradoxe apparaît. La régulation de l'appétit fonctionne bien quand l'activité physique est modérée à soutenue : elle est alors relativement précise. En dessous d'un certain seuil de mouvement, en revanche, cette régulation devient moins fiable, et l'apport alimentaire ne diminue pas proportionnellement.
S'y ajoute une réalité qui n'a rien de physiologique : rester chez soi, c'est être en permanence à quelques mètres du placard. La disponibilité de la nourriture est l'un des déterminants les plus puissants de la prise alimentaire, largement documenté. Une journée passée à l'extérieur impose des contraintes qui structurent les repas ; une journée à la maison les supprime toutes.
Le rythme de la journée se délite aussi. Sans les repères habituels — trajet, horaires, pauses collectives —, les repas se décalent, les grignotages s'intercalent, et la frontière entre « j'ai faim » et « j'ai envie de faire une pause » devient floue. Le chapitre 8 du cahier détaille comment les signaux de faim et de satiété fonctionnent, et pourquoi ils se laissent facilement brouiller par le contexte.
Le confort alimentaire, un facteur émotionnel à ne pas négliger
C'est probablement l'explication la plus puissante, et la moins mystérieuse. Un temps maussade pèse sur l'humeur d'une partie des gens, et manger est un régulateur émotionnel accessible, immédiat et socialement admis. Les aliments spontanément recherchés sont d'ailleurs très prévisibles : chauds, riches, sucrés ou gras — soupe, gratin, chocolat, pâtisserie, plat mijoté.
Ces aliments activent les circuits de la récompense et procurent un soulagement réel, quoique bref. Il ne s'agit donc ni d'un manque de volonté ni d'une aberration : c'est un comportement efficace à court terme, ce qui explique précisément qu'il se répète. Le chapitre 21 du cahier est entièrement consacré à ce sujet et à la façon de le travailler sans culpabilité.
L'ennui joue un rôle distinct de la tristesse, et il est souvent sous-estimé. Une journée pluvieuse sans programme laisse un vide, et manger occupe le temps, apporte une stimulation sensorielle et donne une structure à l'après-midi. Beaucoup de prises alimentaires attribuées à la faim relèvent en réalité de cette recherche d'occupation.
L'association mentale compte aussi. Le chocolat chaud sous la pluie, la soupe quand il fait gris, le plat mijoté du dimanche d'hiver : ces liens sont culturels et autobiographiques, souvent construits dans l'enfance. Ils déclenchent une envie qui n'a aucun rapport avec un besoin énergétique — l'envie précède la faim, et non l'inverse.
Une question de température ressentie également
Un jour de pluie est presque toujours un jour plus frais, et l'humidité accentue nettement la sensation de froid en augmentant les pertes de chaleur par conduction et évaporation. Or maintenir la température corporelle a un coût énergétique : la thermorégulation mobilise réellement de l'énergie quand l'environnement se refroidit.
Ce coût existe, mais il faut le dimensionner correctement pour ne pas raconter n'importe quoi. Une exposition modérée au frais, avec des vêtements adaptés et un séjour majoritairement en intérieur chauffé, augmente la dépense de façon très marginale — quelques dizaines de kilocalories, guère plus. Le frisson, lui, coûte beaucoup, mais il suppose un froid réel et prolongé, pas une journée pluvieuse ordinaire.
La sensation, en revanche, est bien plus forte que le coût réel. Avoir froid déclenche une envie très nette d'aliments chauds et énergétiques, et cette envie n'est pas proportionnelle au déficit calorique effectif. Le corps demande de la chaleur ; nous répondons par un plat, alors qu'un pull, une boisson chaude ou une pièce mieux chauffée résoudraient le problème pour zéro calorie.
Ce décalage explique pourquoi une boisson chaude non sucrée — thé, infusion, bouillon — est souvent remarquablement efficace pour faire passer une envie de manger un jour de pluie. Elle apporte exactement ce qui était demandé, la chaleur, sans l'apport énergétique qui n'était pas nécessaire.
Ce qu'on peut faire si cette tendance devient gênante
La première étape est de distinguer la faim physiologique de l'envie. La faim s'installe progressivement, se manifeste par des sensations corporelles — creux, baisse d'énergie, parfois irritabilité —, accepte n'importe quel aliment et disparaît une fois le repas pris. L'envie arrive brutalement, cible un aliment précis, survient souvent sans sensation corporelle et laisse fréquemment un sentiment d'insatisfaction.
- Marquer une pause de dix minutes avant de manger : beaucoup d'envies retombent d'elles-mêmes.
- Boire quelque chose de chaud et non sucré : souvent, c'est la chaleur qui manquait.
- S'exposer à la lumière malgré la pluie : quinze minutes dehors, même sous un ciel gris, apportent bien plus de lux qu'un intérieur éclairé.
- Maintenir un minimum de mouvement à l'intérieur : quelques minutes suffisent à casser la spirale immobilité-grignotage.
- Conserver des horaires de repas stables, surtout les jours sans structure.
- Prévoir une occupation pour l'après-midi : l'ennui est un déclencheur majeur.
- Renforcer les repas en protéines et en fibres, plus rassasiants sur la durée.
Un mot sur la culpabilité, car elle est souvent le vrai problème. Manger un peu plus un jour de pluie n'a aucune conséquence en soi : l'organisme raisonne sur des semaines, pas sur des journées isolées. En revanche, la spirale « j'ai craqué, tant pis, je continue » fait bien plus de dégâts que l'écart lui-même. Constater sans juger, puis reprendre le rythme au repas suivant, est infiniment plus efficace que se punir.
Enfin, un repère utile : si la baisse d'humeur, la fatigue et les envies de sucre reviennent chaque année à la même période et durent plusieurs semaines, il ne s'agit plus d'un simple effet météo. La dépression saisonnière est une entité clinique reconnue, qui se traite, notamment par luminothérapie. En parler à un médecin est alors la bonne démarche.
Ce qu'on peut retenir
Avoir davantage faim les jours de pluie n'a rien d'irrationnel : plusieurs facteurs se combinent. La baisse importante de luminosité influence des mécanismes hormonaux liés à l'humeur et à l'appétit ; l'activité physique diminue, ce qui dérègle la précision des signaux de faim ; la disponibilité permanente de nourriture à la maison augmente les occasions de manger.
S'y ajoutent la recherche de réconfort face à un temps maussade, l'ennui d'une journée sans programme, et une sensation de froid qui demande de la chaleur plus que des calories. Les leviers efficaces sont simples : sortir malgré la pluie, bouger un peu, boire chaud, garder des horaires stables, et surtout ne pas transformer un écart ponctuel en spirale de culpabilité.
Écrit par Clémence, diététicienne-nutritionniste. Cet article a une visée informative et ne remplace pas un conseil personnalisé.